Une cicatrice ferroviaire encore vive
Rarement un ruban d’acier n’aura autant marqué le territoire que la ligne Congo-Océan. Long serpent métallique reliant Brazzaville à Pointe-Noire, elle traverse aujourd’hui forêts denses, savanes et villages qui portent encore les stigmates de sa construction. Les rails ne transportent pas seulement des trains ; ils charrient un passé où le travail forcé fit couler davantage de sang que de charbon. Le cinéaste congolais Dieudonné Ndomaté évoque ainsi « un sillon où cohabitent progrès technique et larmes ancestrales ».
Pour une large part de la population née après l’indépendance, ce passé fut longtemps tu sous l’effet de l’oubli ou de la pudeur familiale. Pourtant, à chaque passage de locomotive, le vacarme métallique rappelle que l’histoire ne dort jamais vraiment. Les écoliers de Dolisie, questionnés lors d’un récent atelier pédagogique, affirment « entendre les voix des anciens » et souhaitent comprendre les causes de ce drame afin, disent-ils, « d’éviter que le béton de demain ne soit coulé dans la souffrance ».
La construction : entre ambition coloniale et drame humain
De 1921 à 1934, la vision stratégique de relier le Pool Malebo à l’océan Atlantique répondait aux impératifs commerciaux de la métropole française, soucieuse d’acheminer bois précieux, caoutchouc et produits miniers vers le port du Havre. Les ingénieurs, confrontés à un relief accidenté signé gorges abruptes du Mayombe, recrutèrent massivement une main-d’œuvre indigène sous le régime du travail obligatoire. Selon l’historien Elikia M’Bokolo, au moins dix-sept mille ouvriers périrent, victimes autant des éboulements que des épidémies de paludisme.
Les archives photographiques, naguère confinées dans les fonds coloniaux de Nantes, montrent des rangées d’hommes épuisés, pieds nus sur les traverses brûlantes. La propagande de l’époque exaltait pourtant « l’œuvre civilisatrice ». Ce contraste patent entre récit officiel et souffrance vécue nourrit aujourd’hui une véritable archéologie de la mémoire, où chercheurs et familles recueillent chants, toponymes et objets de chantier pour restituer les voix étouffées.
Les initiatives mémorielles portées par les institutions
Conscient des attentes sociétales, le ministère congolais de la Culture a lancé, en partenariat avec l’UNESCO, un programme de valorisation des sites liés à la ligne. Il prévoit la restauration du tunnel de Bamba, la création d’un centre d’interprétation à Monto Bello et l’organisation annuelle d’un colloque sur les chantiers coloniaux. « Ces actions s’inscrivent dans un effort de vérité apaisée, sans esprit de revanche », souligne la directrice du patrimoine, Mme Aline Ngatsé.
Les collectivités locales ne sont pas en reste. À Pointe-Noire, la mairie soutient une fresque murale, réalisée par de jeunes artistes, qui retrace la chronologie des travaux tout en célébrant la résilience des communautés. Ce dialogue entre art urbain et devoir de mémoire contribue à ancrer l’histoire dans l’espace public sans la figer dans la douleur.
Réhabilitation du corridor : moteur d’échanges et d’emplois
Au-delà du passé, la ligne Congo-Océan demeure un axe vital pour l’économie nationale. Les récents investissements, fruit d’une coopération Sud-Sud avec des opérateurs brésiliens et chinois, modernisent rails, gares et ateliers de maintenance. La Société des chemins de fer du Congo résume l’enjeu : réduire le temps de trajet à six heures et tripler le fret d’ici 2030. Entre manutention portuaire, logistique minière et agro-industrie, quarante-cinq mille emplois directs et indirects sont attendus.
Les syndicats saluent les garanties sociales introduites dans les nouveaux contrats, marquant une nette rupture avec les pratiques coercitives du passé. Pour Jeannette Mavounga, ingénieure ferroviaire de 32 ans, « la technologie de voie sans ballast et la connexion numérique des gares offrent aux jeunes diplômés un champ d’innovation inédit ». Cette dynamique pourrait accélérer la diversification économique voulue par les autorités.
Regards croisés des jeunes générations congolaises
Les réseaux sociaux bruissent de podcasts, de web-séries et de débats en ligne où se mêlent analyses historiques et rêves d’entrepreneuriat. Sur Instagram, le collectif Railway-Makers diffuse des interviews d’anciens poseurs de rails et des tutoriels destinés aux start-up désireuses de créer des services de livraison éco-responsables le long de la voie. Cette hybridation entre mémoire et innovation illustre la capacité d’une génération connectée à tirer force de la vulnérabilité passée.
L’université Marien-Ngouabi a par ailleurs inauguré une chaire d’histoire ferroviaire africaine. Les étudiants y explorent la dimension comparative avec le Dakar-Niger ou le Benguela, offrant une analyse transnationale des conditions de travail et des enjeux de souveraineté économique. Le professeur Amadou Damba insiste : « S’approprier l’histoire, c’est éviter qu’elle ne nous hante ; c’est aussi forger un avenir plus inclusif ». Cette parole académique rencontre un écho favorable auprès des jeunes qui, loin de cultiver l’amertume, souhaitent bâtir un modèle de développement respectueux de la dignité humaine.
Vers une économie circulaire le long des rails
Les experts en développement durable voient dans le corridor Congo-Océan un laboratoire d’économie circulaire : transport ferroviaire à faible empreinte carbone, énergies renouvelables pour les gares, circuits courts pour l’approvisionnement des cantines d’entreprise. L’Agence congolaise de l’environnement évalue qu’une rénovation verte pourrait diminuer de 28 % les émissions liées au trafic routier.
Cette perspective ne dissout pas la mémoire mais lui confère un rôle moteur. « Transformer la douleur en atout n’est ni négation ni pardon mécanique, c’est un choix de vie », affirme la sociologue Mireille Kounkou. En empruntant chaque jour ce train à la fois matériel et symbolique, la jeunesse congolaise prouve qu’elle peut faire converger l’éthique de la vérité et l’exigence du progrès.
