Un rapt nocturne qui secoue la conscience nationale
Les premières lueurs du jour, samedi, ont livré un spectacle glaçant : la porte fracturée du domicile de Me Mohamed Traoré, figure respectée du barreau guinéen, témoignait d’une intrusion méthodique. Des hommes encagoulés l’auraient roué de coups avant de l’emporter vers une destination tenue secrète, pour ne le relâcher que plusieurs heures plus tard, hagard et meurtri. Si l’avocat refuse de détailler ses conditions de détention, son entourage évoque des menaces explicites liées à ses prises de position publiques contre la junte, au pouvoir depuis le putsch de septembre 2021. L’affaire a aussitôt cristallisé l’émotion d’une opinion déjà éreintée par les arrestations arbitraires de militants et de journalistes. Le rapt, aussi bref qu’il fût, s’inscrit dans une inquiétante série de signaux adressés aux voix dissonantes.
Colère froide du barreau et suspension des audiences
Dès le lundi suivant, le Conseil de l’Ordre a convoqué en urgence la profession. Dans un hémicycle surchauffé, les plaidoiries cédèrent la place à une indignation contenue : pendant quinze jours, aucun avocat ne plaidera devant les juridictions guinéennes. Sans robe ni présence dans les tribunaux, la justice se trouve symboliquement dépouillée de son contradicteur essentiel. Le bâtonnier, Me Kémoko Malick Diakité, a justifié la grève par un « devoir éthique de protection » envers la profession, martelant que « toucher à un avocat, c’est attenter au droit fondamental de tout citoyen à une défense loyale ». Plus retentissante encore est la décision de retrait immédiat des représentants du barreau des commissions de la transition : un désaveu institutionnel qui prive la junte d’un précieux vernis de légalité dans ses réformes judiciaires.
Une jurisprudence d’intimidation destinée à bâillonner la critique
En annonçant, dans une lettre aux accents d’amertume, son retrait temporaire du prétoire « afin de ne pas exposer [sa] famille », Me Traoré a mis des mots sur la peur qui gagne les défenseurs des libertés. L’épisode réactive le souvenir de l’arrestation de Me Thierno Ousmane Diallo en 2011 pour ses liens supposés avec la contestation, ou encore celui des intimidations subies en 2020 par des avocats représentant des opposants. Pour le professeur de droit public Mamady Doumbouya (Université Général Lansana Conté), « la répétition de ces atteintes produit un effet normatif pervers : l’intimidation devient la règle implicite du dialogue politique ». Les engagements proclamés par la junte lors de sa prise de pouvoir — restaurer la justice et préparer un retour à l’ordre constitutionnel — se voient ainsi discrédités par une pratique contraire, nourrissant le scepticisme d’une jeunesse avide de garanties démocratiques.
L’effet d’entraînement régional des pratiques répressives
Le climat guinéen ne constitue pas un îlot isolé. Au Cameroun, l’arrestation en 2017 de Me Félix Agbor Balla, porte-voix des anglophones, avait déjà illustré la vulnérabilité des praticiens du droit face aux appareils sécuritaires. En République démocratique du Congo, Me Georges Kapiamba, défenseur des droits humains, vit sous menace permanente depuis qu’il documente les violations policières. Jusqu’au Burkina Faso, où magistrats et avocats s’inquiètent d’une possible subordination de la justice aux impératifs de la transition militaire, la rhétorique sécuritaire sert souvent de prétexte pour neutraliser le contradicteur juridique. « Le syndrome de la raison d’État s’exporte facilement d’un régime à l’autre », observe Marie-Élise Guirandou, chercheuse pour Amnesty International, qui souligne la nécessité d’un front continental de solidarité professionnelle.
Entre résilience citoyenne et incertitudes de la transition
À Conakry, les jeunes juristes, étudiants ou débutants au barreau, assistent à cette escalade avec une lucidité teintée d’inquiétude. Certains évoquent la tentation de l’exil, d’autres réaffirment leur volonté de demeurer pour « construire une jurisprudence de résistance ». Les organisations de la société civile préparent une série de veillées pacifiques, malgré les restrictions d’attroupement, pour maintenir la pression sur les autorités. Sur les réseaux sociaux, hashtags et tribunes s’enchaînent, conférant à l’affaire Traoré une visibilité internationale que la junte peine à neutraliser. Reste que l’absence prolongée d’avocats dans les salles d’audience risque de pénaliser les justiciables les plus précaires, exposant la société à un dangereux vide judiciaire.
Pour nombre d’observateurs, l’issue dépendra de la capacité de la transition à restaurer la confiance. En ouvrant une enquête crédible sur l’enlèvement, en garantissant la sécurité des professionnels du droit et en dialoguant sans posture avec le barreau, les autorités pourraient freiner la spirale. À défaut, l’épisode Traoré s’ajoutera à la liste des entraves documentées par les ONG internationales, nourrissant l’argumentaire de ceux qui plaident déjà pour des sanctions ciblées. La balle se trouve désormais dans le camp du Comité national du rassemblement pour le développement : il lui appartient de démontrer, actes à l’appui, qu’il n’entend pas inscrire son nom dans la chronique des régimes autoritaires qui auront confondu justice et force brute.
