Le choc de l’annonce
Mercredi 8 octobre 2025, la nouvelle s’est propagée comme une traînée de poudre sur WhatsApp : Pierre Moutouari s’est éteint à 75 ans, dans un hôpital parisien. Même la rumeur des klaxons brazzavillois semblait s’arrêter une seconde pour écouter le silence.
Quelques minutes plus tard, les radios locales interrompent leur playlist pour diffuser Missengue, tandis que les réseaux sociaux se couvrent de photos de vinyles et de souvenirs de bal poussière. Dans les bars de Makélékélé, on chuchote déjà qu’une étoile de plus brille sur la capitale.
« Le Congo perd l’un de ses plus grands ambassadeurs culturels », soupire l’opérateur culturel Jean-Pierre Ngombé, compagnon de route de l’artiste. Sa voix, d’habitude gouailleuse, vacille. L’homme se remémore un réveillon 1991 au Méridien de Brazzaville où Moutouari avait enflammé la piste.
Pierre Moutouari, icône de la rumba congolaise
Né à Kindamba, élevé dans le bouillonnement musical de Brazzaville, Pierre est le deuxième d’une fratrie aux harmonies légendaires. Très tôt, il comprend que sa voix peut guider les guitares. À 18 ans, un concours organisé par le ministère de la Culture l’ouvre aux studios nationaux.
Avec Sinza Kotoko, formé en 1968, il découvre la scène internationale. Les titres Mahoungou, Maloukoula ou Ba Konguesi tournent sur les ondes d’Alger à Nairobi. En 1973, le groupe décroche l’or au Festival panafricain de Tunis et inscrit la rumba congolaise dans le panthéon continental.
Lorsque le public fredonne Tout bouge, sorti en 1975 avec Les Sossa, la cassette se vend sous le manteau jusqu’aux mines de cuivre du Katanga. Cette même année, Pierre s’envole pour Paris, attiré par les studios eighties qui marient cuivres chauds et boîtes à rythmes futuristes.
De Sinza Kotoko à Paris, une ascension fulgurante
À Paris, il croise la trajectoire du regretté Jacob Desvarieux. L’échange est électrique : le fondateur de Kassav’ branche la guitare zouk sur les harmonies rumba, pendant que Master Mouana Congo pose un groove plus urbain. De ces sessions naît Missengue, single au destin planétaire.
Les discothèques de Pointe-Noire adoptent immédiatement le refrain, bientôt rejointes par Abidjan, Dakar puis les quartiers latinos de Bruxelles. Vinyls, cassettes et, plus tard, CD pirates s’échangent sous le comptoir des taxis-brousse. En 1994, le trophée Ngoma Africa confirme le statut continental du chanteur.
Malgré la tentation d’une carrière installée en Europe, Pierre garde le regard tourné vers le fleuve Congo. « Je peux enregistrer à Paris, mais mon inspiration dort à Brazzaville », confiait-il à Radio Congo dans une interview rediffusée hier. Une promesse qu’il tiendra.
Un retour au pays marqué par la transmission
Au milieu des années 80, l’artiste réapparaît dans les studios de Bacongo, portant sous le bras des pédales d’effets ramenées de Pigalle. Il met ces trésors au service d’une nouvelle garde, de Roga Roga à Extra Musica, toujours prompt à partager un secret d’arrangement.
Son propre salon, à Mpaka, se transforme le week-end en atelier vocal pour lycéens. Sa fille Michaëlle, timbre cristallin, enregistre ses premières maquettes sous l’œil attentif de son père. « Papa disait que chaque note devait sourire », se rappelle-t-elle, interviewée devant la maison familiale désormais endeuillée.
Parallèlement, il lance une fondation destinée à financer des bourses d’études musicales. Chaque année, une dizaine de lauréats partent suivre des masterclasses à l’Institut français de Pointe-Noire. Plusieurs d’entre eux jouent aujourd’hui dans les plus grandes formations de la scène afro-fusion.
Une pluie d’hommages venus de tout horizon
Dès l’annonce de son décès, le ministre de la Culture a salué « un patriote dont la voix a fait rayonner notre drapeau ». Le président de la Fédération des musiciens du Congo lui a promis des obsèques à la hauteur de son influence, sans préciser encore la date.
Sur TikTok, le hashtag #MissengueChallenge cumule déjà des milliers de vidéos. Des danseurs y réinventent le pas de côté de Moutouari, casquette vissée et chemise à fleurs vintage. Même la diaspora de Montréal à Tokyo participe, preuve que l’artiste parlait une langue vraiment universelle.
Un héritage qui continue de vibrer
Deux disques d’or, une trentaine d’albums et des compositions reprises par la jeune scène amapiano : l’œuvre de Pierre Moutouari inspire encore. Les studios indépendants planchent déjà sur la remasterisation de ses bandes analogiques, afin de les rendre disponibles en streaming haute qualité.
« La disparition de Pierre n’est pas un point final mais une liaison musicale », assure le musicologue Emery Mouanda, pour qui la rumba congolaise vit « une renaissance digitale ». Dans les taxis, les conducteurs relancent Missengue, comme pour prouver que certaines chansons ne connaissent jamais la fin.
Entre deux tournées, le chanteur soutenait l’orphelinat Les Étoiles du Niari, finançant des salles de cours. Les enfants préparent un concert-hommage prévu devant l’Institut français, symbole d’une flamme transmise.
Une cérémonie officielle se prépare à Pointe-Noire, ville où il partageait ses dernières années entre plage et studio. Les autorités parlent d’une veillée musicale ouverte, pour que chacun dépose une rose ou un refrain. Le programme sera dévoilé d’ici peu.
