Koulouna et couvre-feu à Brazzaville
Brazzaville, au-delà de minuit, les rues sont calmes sous le couvre-feu. À Moutabala, une patrouille de la Direction générale de la sûreté du territoire repère un adolescent visiblement pressé qui prétend chercher un paquet de cigarettes.
L’interpellation est musclée mais réglementaire, expliquent les agents. L’adolescent, torse nu, menottes aux poignets, rejoint un groupe de présumés Bébés Noirs au commissariat. L’image frappe: tatouages apparents, regard hagard, mais politesse intacte lorsqu’il répond « papa » aux questions.
Le chef de poste soupçonne l’usage de tramadol, la fameuse “morceau”. L’adolescent nie, reconnaît seulement le tabac. Les enquêteurs s’attardent alors sur ses tatouages: une tête de mort sur l’épaule et, surtout, un cercle moitié noir, moitié blanc.
Philosophie au commissariat
Le policier désigne le motif. « C’est quoi ? » — « Le Yin et le Yang », répond calmement le garçon de dix-sept ans. Le dialogue se transforme en mini-cours de philosophie, loin des clichés habituels sur les Koulouna.
Dans le taoïsme, rappelle le jeune, le Yin n’est pas seulement l’obscurité; il complète la lumière du Yang. « Dans la rue, on fait forcément un peu de bien et un peu de mal », philosophe-t-il, citant l’équilibre comme idéal inaccessible.
La scène surprend les gardiens de la paix. L’un reconnait: « On n’apprend pas ça à l’école de police ». Moment suspendu où l’uniforme et la rue découvrent un langage commun: celui du symbole, hérité d’une culture mondiale accessible par smartphone.
Jeunesse entre stéréotypes et réalité sociale
Le terme Koulouna désigne depuis une décennie ces bandes urbaines accusées de vols à l’arraché ou d’agressions nocturnes. Mais le concept s’est élargi, résume le criminologue Marcel Guy-Mavoungou: « Tout jeune tatoué devient suspect même sans casier ».
Pourtant, souligne le sociologue Alphonse Obili, l’essentiel des mineurs interpellés sortent d’écoles désertées longtemps avant l’examen d’entrée en sixième. L’absence de diplôme les isole du marché du travail formel, tandis que la ville XXL promet tentations et illusions de richesse rapide.
Initiatives de prévention et réinsertion
Le ministère de la Jeunesse a lancé, en partenariat avec plusieurs ONG, des ateliers de formation accélérée en mécanique, couture ou numérique. Objectif: transformer l’énergie de la rue en compétences utiles. “Nous ne voulons pas stigmatiser, nous voulons canaliser”, souligne un responsable du programme.
Au commissariat de Moutabala, la nuit avance. Le jeune passionné de symboles est finalement relâché sous surveillance parentale, faute de plainte déposée. Il promet de revenir terminer ses études grâce au centre de rattrapage voisin, ouvert l’an dernier par la municipalité.
Pour certains internautes, cette histoire montre qu’un tatouage ne suffit pas à résumer une trajectoire. Sur TikTok, le hashtag #KoulounaChallenge oscille entre prévention et glorification. Les vidéos de danses alternent avec des rappels aux numéros d’urgence pour signaler des agressions.
Les artistes, eux, s’emparent du débat. Le rappeur Prince Pierreville annonce un single intitulé « Yin-Yang », inspiré par l’anecdote de Moutabala. « Nous voulons montrer que la rue peut produire des penseurs, pas seulement des voyous », confie-t-il sur Radio Mucodec.
Sécurité urbaine et rôle de l’école
Les forces de l’ordre saluent la mobilisation culturelle. Le commandant Jonas Mampouya rappelle que le Plan national de sécurité urbaine mise aussi sur la prévention: éclairage public renforcé, patrouilles mixtes, et dialogues réguliers avec les comités de quartier pour désamorcer les conflits avant leur explosion.
Au-delà de la répression, l’école reste le pivot. L’Institut supérieur pédagogique estime que chaque année de scolarité supplémentaire réduit de 15 % le risque d’entrée dans une bande violente. Les familles réclament davantage de bourses et la gratuité du transport scolaire.
Psychologues et enseignants notent cependant que l’éducation citoyenne doit accompagner l’alphabétisation. « On ne peut pas juste ouvrir un cahier, il faut apprendre la gestion des émotions, la médiation », explique la professeure Pauline Butari, qui anime des ateliers de théâtre forum dans les lycées.
Sur le terrain, des jeunes sortis du dispositif de réinsertion deviennent médiateurs. Ils portent encore parfois leurs tatouages mais aussi un badge vert marqué “Ambassadeur Paix”. Leur mission: parler aux plus jeunes, partager leurs erreurs, proposer des alternatives avant la spirale de violence.
Vers un équilibre Yin-Yang pour la cité
Le symbole Yin-Yang revient souvent dans leurs discours. Pour eux, il rappelle qu’aucun parcours n’est figé. L’ombre peut contenir une graine de lumière, et inversement. Un message qui trouve écho sur les fresques murales commandées récemment par la mairie dans plusieurs arrondissements.
En filigrane, la question du bien et du mal traverse toute société. Le philosophe Emmanuel Ondongo résume: « Le mal n’est jamais absolu, c’est la rupture de l’équilibre. Rechercher l’harmonie, c’est déjà préparer le développement ». Une maxime qui dépasse les murs d’un commissariat.
Sous les lampadaires de Moutabala, le garçon lève les yeux vers une ville immense où cohabitent Yin et Yang. La nuit finit, l’appel du muezzin résonne, promesse d’un nouveau départ. Reste à traduire la philosophie en actes, école après école, rue après rue.
