Le poids des années
Paul Biya soufflera 91 bougies en février prochain, record continental de longévité présidentielle. En quarante-deux ans, le palais d’Etoudi est devenu le centre d’une mécanique étatique minutieusement huilée autour d’un seul homme.
Dans les cafés de Brazzaville, le sujet fascine les jeunes adultes : quelles marges un État voisin possède-t-il pour préparer la relève sans fragiliser un équilibre dont dépend toute la sous-région ?
Un calendrier sous tension
La prochaine présidentielle camerounaise est officiellement fixée à octobre 2025. Deux ans paraissent longs, pourtant l’administration, l’armée et le parti unique RDPC fonctionnent déjà en mode campagne feutrée, tissant réseaux et promesses.
Olivier Vallée, chercheur invité à l’université Marien-Ngouabi, estime que « l’agenda réel se joue avant fin 2024, quand chaque clan cherchera à démontrer son utilité sécuritaire ou financière ».
Fronts sécuritaires multiples
Au nord, Boko Haram contrôle encore des poches autour du lac Tchad, obligeant Yaoundé à déployer ses Bataillons d’intervention rapide, entraînés par des conseillers israéliens et admirés pour leur discipline redoutable.
À l’ouest, la crise anglophone d’Ambazonie s’enlise malgré les médiations. Les routes vers Douala passent tour-à-tour sous couvre-feu, rappelant qu’aucun scénario de succession ne fait l’économie d’un volet sécuritaire conséquent.
Bouclier économique résilient
Premier PIB de la zone franc d’Afrique centrale, le Cameroun s’appuie sur pétrole, gaz, bois et agro-industrie. Les planteurs de cacao, souvent alliés aux multinationales françaises, redoutent toute incertitude politique prolongée.
Les économistes du FMI saluent des indicateurs maîtrisés, mais insistent sur la nécessité d’un climat d’affaires prévisible. « La stabilité prime l’idéologie », confie un banquier congolais opérant à Douala depuis dix ans.
Héritage franco-rosicrucien
L’histoire camerounaise mêle mandat français, colonie britannique et influence allemande. Paul Biya, formé dans l’administration coloniale, demeure lié à des réseaux maçonniques francophones, un détail que ses partisans brandissent comme gage d’ouverture occidentale.
Les critiques y voient au contraire une dépendance anachronique. Toutefois, à Brazzaville, plusieurs responsables estiment que cet ancrage facilite les concertations CEMAC et assure une convergence monétaire profitable à toute la zone CFA.
Énigme de la longévité
Successeur d’Ahmadou Ahidjo en 1982, Biya a consolidé une coalition fondée sur le groupe Beti, l’armée et une bourgeoisie rentière Bamiléké. Chacun y trouve un intérêt matériel, réduisant les pulsions de rupture.
« Le président est le moyeu vide d’une roue », rappelle Vallée. Son retrait partiel préserve l’équilibre : chaque rival espère devenir indispensable, aucun ne veut précipiter la fin d’un système qu’il finance.
Partage des élites
Le RDPC reste le passage obligé pour toute carrière publique. Les figures du Social Democratic Front, autrefois locomotive de l’opposition, peinent désormais à mobiliser, certaines étant emprisonnées depuis les manifestations de 2020.
Le résultat est un partage tacite : politiques au centre, affairistes à l’ouest. Douala devient l’épicentre économique, Yaoundé le coffre-fort politique. Aucun camp ne souhaite briser une complémentarité qui irrigue les comptes.
Gouvernance par l’absence
Absent durant de longues semaines, Biya prend rarement la parole. Les décisions majeures sortent du secrétariat général de la présidence. Cette distance paradoxale alimente un culte où l’on loue sa prudence.
Pour les jeunes congolais, habitués aux prises de parole régulières du président Sassou Nguesso, ce modèle intrigue : peut-on gouverner durablement par la rareté ? Les réseaux sociaux camerounais en débattent chaque semaine.
Scénarios de succession
Trois noms reviennent : Chantal Biya, première dame influente ; Franck Biya, fils discret proche du patronat ; Joseph Ngute, Premier ministre anglophone. Chacun bâtit des ponts, aucun ne s’affiche officiellement prétendant.
Les diplomates à Libreville misent sur un compromis familial-militaire avant 2025. « Une transition brusque effraierait les marchés », confie un conseiller de la BEAC, qui observe attentivement la courbe des réserves.
Vecteurs internationaux
La France conserve un intérêt stratégique dans la stabilité camerounaise, premier débouché de ses entreprises en zone CEMAC. Washington suit surtout la situation anglophone, tandis que Pékin sécurise ses contrats forestiers et miniers.
Selon un diplomate européen, « si Paris relâchait l’étreinte, Moscou comblerait le vide en trois mois ». Cette perspective incite les partenaires à accompagner, plutôt qu’imposer, le futur arrangement politique interne.
Incertitudes militaires
L’armée camerounaise, régulièrement revalorisée, ne souffre pas du syndrome des soldes impayées. Les jeunes officiers des BIR pourraient toutefois questionner la tutelle des généraux octogénaires si l’horizon institutionnel demeurait brouillé.
Un analyste basé à Pointe-Noire rappelle que « la mutinerie du ventre n’est pas à craindre ; le risque serait plutôt celui d’une ambition personnelle nourrie par le sentiment d’être l’ultime recours ».
Regards depuis Brazzaville
Avec 2 130 kilomètres de frontière commune, le Congo surveille l’évolution camerounaise comme un baromètre régional. Tout dérapage pourrait affecter les corridors commerciaux Pointe-Noire-Bangui, essentiels pour l’exportation du bois et des denrées.
Les autorités de Brazzaville insistent sur « la nécessité d’élections apaisées ». Message relayé par des ONG de jeunesse qui y voient l’occasion de renforcer l’intégration sous-régionale, sans remettre en cause la souveraineté camerounaise.
