Partenariat italo-congolais : un choix stratégique
Le 22 juillet, dans le hall baigné de lumière du ministère des Postes, des Télécommunications et de l’Économie numérique, l’ambassadeur d’Italie Enrico Nunziata a confirmé que Brazzaville servira de laboratoire au plan Mattei pour l’Afrique, scellant ainsi un partenariat inédit axé sur la tech.
Face au ministre Léon Juste Ibombo, le diplomate a salué la stabilité institutionnelle congolaise, “élément clé pour attirer un flux massif d’investissements européens”, tout en rappelant que l’initiative pourrait irriguer jusqu’à 500 000 start-up africaines en capital, mentorat et technologies de pointe.
Les ambitions du plan Mattei
Le plan Mattei, baptisé en souvenir de l’industriel Enrico Mattei, veut proposer une lecture économique renouvelée des relations Afrique-Europe : investir d’abord dans les talents et les idées plutôt que de se limiter aux matières premières, explique Chiara Delpiano, analyste au Centre italien pour l’innovation.
Rome prévoit un budget initial de 5 milliards d’euros, mobilisable sur cinq ans, pour financer des hubs numériques, des bourses de codage et des laboratoires d’agritech, tandis que des fonds souverains pourraient doubler la mise, selon des sources proches du ministère italien des Affaires étrangères.
Jeunesse et formation au centre du dispositif
Au Congo, la moyenne d’âge frôle 19 ans ; un avantage démographique que les autorités veulent transformer en dividende numérique grâce à ce programme, affirme le directeur général de l’agence nationale du numérique, Frédéric Gassackys, pour qui “la formation reste le véritable carburant de la future économie”.
Des bootcamps de développement mobile, animés conjointement par Polytechnique de Milan et l’Université Marien-Ngouabi, devraient démarrer dès janvier 2025, avec un objectif de 1 000 apprenants la première année, dont 40 % de jeunes femmes, selon une note du ministère.
Innovation technologique : secteurs ciblés
Trois filières ont été retenues comme vitrines : la santé numérique pour l’optimisation du dossier patient, l’agriculture de précision destinée à réduire les pertes post-récolte et la logistique intelligente capable de fluidifier le Corridor Pointe-Noire-Brazzaville-Oyo.
Selon le cabinet McKinsey, ces secteurs pourraient générer 120 000 emplois directs au Congo d’ici 2030 si l’environnement réglementaire poursuit son alignement sur les normes de l’Union africaine en matière de data et de paiements digitaux.
Financement des start-up africaines : un marché inégal
Pourtant, l’accès au capital-risque reste concentré : l’an dernier, 83 % des fonds levés en Afrique ont atterri au Nigeria, en Afrique du Sud, au Kenya et en Égypte, d’après le rapport Partech 2023, laissant de nombreux créateurs congolais à la marge.
Le guichet Mattei réservera donc un quota de 100 millions d’euros aux jeunes pousses brazzavilloises, avec des tickets compris entre 50 000 et 500 000 euros, co-financés par la Banque de développement des États d’Afrique centrale, signalent des sources bancaires régionales.
Avantages attendus pour l’écosystème congolais
Au-delà de l’afflux de liquidités, Brazzaville espère renforcer sa souveraineté numérique en hébergeant un cloud régional certifié ISO 27001, étape jugée “stratégique” par le régulateur ARPCE pour protéger les données publiques et favoriser l’émergence de services e-gouvernement.
Le ministère en charge de l’Économie numérique table aussi sur un effet d’entraînement pour les PME locales, qui pourront accéder à des solutions SaaS à moindre coût, réduire leurs frais logistiques et étendre leurs marchés au-delà des frontières grâce à une connectivité renforcée.
Défis à surmonter pour les jeunes entrepreneurs
Les obstacles demeurent réels : coût de l’électricité, fiscalité encore jugée opaque par certains investisseurs et déficit d’infrastructures de paiement mobile dans les zones rurales, liste Bienvenu Matima, consultant basé à Pointe-Noire.
Les partenaires italiens disent toutefois miser sur un modèle de financement progressif, conditionné à la réalisation d’objectifs de gouvernance, de transparence des processus d’appel d’offres et de promotion de l’entrepreneuriat féminin, afin de sécuriser la confiance des bailleurs internationaux.
Perspective régionale et diplomatique
Sur le plan diplomatique, cette nomination comme pays pilote conforte la place du Congo dans la sous-région ; elle s’inscrit dans le prolongement du lancement récent du câble 2Africa et de la signature d’accords de cybersécurité avec le Rwanda.
À court terme, les observateurs s’attendent à voir émerger un réseau de jeunes dirigeants francophones capables de dialoguer d’égal à égal avec les capitaux européens, un changement de posture qui pourrait remodeler l’image de la République du Congo sur la scène tech africaine.
Témoignages de jeunes entrepreneurs
Pour Clémence Makosso, 27 ans, fondatrice d’une appli de télémédecine testée dans les quartiers sud de Brazzaville, l’annonce est “un coup d’accélérateur attendu depuis des années ; un label international aidera à convaincre nos propres banques qui restent frileuses”.
Même enthousiasme pour Darel Moussavou, développeur de jeux vidéo, qui espère profiter des nouveaux laboratoires pour améliorer la qualité graphique de ses titres et connecter la culture congolaise à un public global via les plateformes mobiles.
Vision long terme pour l’économie digitale congolaise
À l’horizon 2040, les projections du cabinet Deloitte anticipent une économie numérique pesant 10 % du PIB congolais, sous réserve de poursuivre les investissements dans la fibre, les centres de données et la protection des droits de propriété intellectuelle.
Le partenariat avec l’Italie s’inscrit donc dans une dynamique plus large de transformation structurelle, soutenue par les autorités congolaises et saluée par plusieurs institutions financières régionales, qui y voient un signal de confiance et de préparation à l’économie post-pétrole.
