Une absence qui éclaire les rives du fleuve Congo
Dans la torpeur hivernale new-yorkaise du 22 avril dernier, Valentin-Yves Mudimbé s’est éteint, laissant derrière lui une constellation d’ouvrages qui continuent d’irriguer la pensée critique africaine. L’écho de cette disparition n’a pas tardé à franchir l’Atlantique : à Brazzaville, la nouvelle est arrivée comme un souffle mêlé de stupeur et de recueillement. Si l’homme avait quitté les rivages d’Afrique depuis de nombreuses années, son œuvre, elle, n’a cessé de dialoguer avec les défis culturels des deux Congos. Au-delà du deuil, la capitale brazzavilloise s’empare aujourd’hui de l’occasion pour sonder la portée contemporaine d’une pensée façonnée par la décolonisation des savoirs.
L’élégie de Malachie Ngouloubi, trait d’union entre générations
C’est dans ce contexte qu’émerge « Élégie lunaire pour Valentin Mudimbé », poème-narrateur signé par Malachie Cyrille Roson Ngouloubi, connu du public sous le pseudonyme d’Écrivain Sacré. Déclamée récemment dans un café-librairie du centre-ville, la pièce rend hommage au « thaumaturge du verbe oublié » et inscrit la voix de Mudimbé dans un registre quasi cosmique. Le poète brazzavillois joue d’images sidérales pour rappeler la vocation transfrontalière de l’œuvre mudimbéenne. Interrogé après la lecture, Ngouloubi confie : « Je voulais faire vibrer la parole de l’aîné sur nos pavés afin que la jeunesse comprenne que la littérature n’est pas une affaire de musée, mais un outil de respiration collective. »
Mudimbé, du monastère à Stanford : itinéraire d’un esprit en déplacement
Né à Likasi en 1941, l’auteur de L’Invention de l’Afrique emprunta d’abord la voie monastique avant de troquer la robe bénédictine pour l’auditoire universitaire. Docteur en philosophie et lettres de Louvain en 1970, il fut tour à tour professeur à Lubumbashi, exilé volontaire puis enseignant dans plusieurs institutions de prestige, de Haverford College à Duke University. Ce cheminement, marqué par l’exil et l’hybridité, résonne particulièrement auprès d’une génération congolaise en quête de mobilité internationale. Dans ses cours comme dans ses romans, Mudimbé interrogeait sans relâche le statut du savoir africain, invitant ses étudiants à « démanteler les évidences » pour reconstruire une narration plurielle.
Un héritage critique au service des imaginaires brazzavillois
Au-delà de la dimension académique, la posture de Mudimbé interpelle les créateurs congolais sur la nécessité d’inventer de nouveaux langages. Ses Carnets de mère Marie-Gertrude, ultime roman publié en 1989, mêlent théologie, géopolitique et introspection féminine pour dénoncer les brutalités d’une époque sans sombrer dans le manichéisme. Une approche que Ngouloubi qualifie de « lucidité bienveillante », capable d’éclairer les débats actuels sur la gouvernance culturelle, l’entrepreneuriat créatif et le dialogue interculturel. Pour de nombreux lecteurs brazzavillois, revisiter cette œuvre constitue un acte de résistance douce face au repli identitaire.
Entre mémoire et devenir, quel écho pour la jeunesse congolaise ?
Dans les cafés-débats comme sur les réseaux sociaux, nombre de jeunes Congolais se déclarent séduits par l’idée de relire Mudimbé à la lumière des enjeux numériques et climatiques. La réactivation de sa pensée offre un cadre conceptuel propice à la création de start-up culturelles, à l’écriture de scénarios audiovisuels et à l’innovation pédagogique. « La décolonisation des imaginaires n’est pas un slogan, c’est un processus continu », rappelle la sociologue Grâce Nziengui, invitée lors d’un webinaire organisé par l’Université Marien-Ngouabi. L’élégie de Ngouloubi apparaît ainsi comme un catalyseur, invitant la jeunesse à inscrire ses initiatives dans un héritage intellectuel exigeant sans renoncer à l’audace.
Perspectives sereines pour une mémoire partagée
Alors que le Congo-Brazzaville poursuit ses efforts pour consolider ses industries culturelles, l’éclairage mudimbéen fournit un cap éthique et esthétique. Le ministère en charge des Arts et des Loisirs, saluant l’initiative de Ngouloubi, envisage d’intégrer une sélection des textes de Mudimbé dans les programmes de lecture publique afin de nourrir, selon les mots d’un responsable, « une citoyenneté imprégnée de tolérance et de curiosité critique ». Dans le même élan, des éditeurs locaux planchent sur des éditions commentées accessibles à un public né après la publication de Shaba Deux. Loin de s’interrompre avec la disparition physique de l’auteur, le dialogue entre Mudimbé et Brazzaville semble s’installer durablement sous le clair de lune qui baigne le fleuve : paisible, exigeant, fédérateur.
