Comment ‘vraiment’ a débordé le lexique
Sur les trottoirs de Poto-Poto, dans les taxis de Pointe-Noire et jusque dans les couloirs de l’université Marien-Ngouabi, un même refrain résonne : « vraiment ». L’adverbe ponctue presque chaque phrase, signe sonore d’une complicité nationale.
Du salon familial aux stories Instagram, le terme s’insère partout, parfois trois fois par minute, selon un comptage amusé réalisé par de jeunes blogueurs brazzavillois lors d’une soirée live. Ils parlent d’un « emoji sonore » capable de combler tout silence.
Les linguistes rappellent que « vraiment » est d’abord un marqueur d’insistance en français. Au Congo-Brazzaville, il s’est démocratisé dès les années 1990, porté par les radios urbaines qui mélangeaient français, lingala et kituba. Depuis, la contamination orale n’a cessé de grandir.
Paradoxalement, plus les conversations se raccourcissent sur WhatsApp, plus l’adverbe s’allonge. « Vraiment » remplace un soupir, un rire, un mot d’accord. Pour le sociologue Bienvenu Mabiala, il sert de liant social, « une petite pause pour rester ensemble avant de continuer ».
Frangala et créativité urbaine
Dans les quartiers populaires, la langue composite baptisée « frangala » alterne mots français et tournures lingala. L’adverbe y occupe une place de choix : « Soki oza vraiment okay ? ». La formule, prononcée en rafale, relève autant du style que du souci d’être compris.
Les rappeurs locaux surfent sur cette rythmique. Dans « Ba Termes », le collectif Trybe232 répète « vraiment » douze fois en deux minutes. Le public scande avec eux, transformant l’adverbe en gimmick sonore qui déclenche chorégraphies TikTok et memes aguicheurs.
Micro-trottoir : ce que disent les jeunes
A la sortie du lycée Chaminade, Prisca, 17 ans, confie en riant qu’elle utilise le mot « tout le temps ». « Je le place même dans mes DM, ça fait sérieux mais pas trop », explique-t-elle, avant de conclure par un inévitable : « vraiment ! ».
Dans un marché de Ouenze, l’épicier Junior remarque que l’adverbe rassure les clients. « Quand je dis ‘’poisson frais, vraiment frais’’, ils achètent », sourit-il. Pour lui, le mot fonctionne comme un label instantané, presque une garantie de qualité.
Pourtant, d’autres jeunes s’interrogent. Aimy, étudiante en lettres, trouve cette manie « lourde ». Elle a lancé un défi sur Twitter : supprimer l’adverbe une journée. Bilan : « J’ai tenu trois heures, vraiment », ironise-t-elle.
Lecture des experts
Le linguiste Alain Nzingoula analyse le phénomène comme « une stratégie de cohésion discursive ». Selon lui, l’école valorise encore la répétition orale des leçons, tandis que les réseaux privilégient les punchlines courtes, conditions idéales pour qu’un mot simple devienne réflexe collectif.
Pour la psychologue Marie-Claire Dembi, dire « vraiment » revient souvent à chercher l’approbation. « C’est une petite validation sociale gratuite », précise-t-elle. Dans un contexte hyper-connecté, l’envie d’être entendu rapidement s’accroît, et l’adverbe joue le rôle de point d’exclamation verbal.
Les enseignants, eux, n’y voient pas qu’un tic. « C’est la porte d’entrée pour aborder la syntaxe et la richesse lexicale », explique Elie Nganga, professeur de français. « Nous partons de mots familiers pour ouvrir vers des synonymes : réellement, assurément, bel et bien. »
Chiffres et tendances numériques
Selon une étude réalisée par l’agence DataKongo auprès de 600 utilisateurs de smartphones, 82 % insèrent « vraiment » dans leurs messages vocaux au moins une fois par jour, et 27 % le tapent dans leurs SMS. L’adverbe grimpe ainsi au huitième rang des mots les plus saisis.
Chez les utilisateurs de moins de 24 ans, la fréquence atteint même 90 %. Les chercheurs y voient la preuve d’une transmission générationnelle accélérée par l’audio des statuts WhatsApp.
Appauvrissement ou évolution ?
La répétition suspectée d’appauvrir la langue peut aussi être vue comme une évolution naturelle. Le français d’Afrique centrale regorge déjà d’expressions recyclées : « hein », « v’là », « to zua ». « Vraiment » s’inscrit dans cette dynamique d’appropriation et de modernisation constantes.
Le professeur Nzingoula rappelle que la norme change toujours sous l’impulsion populaire. « Le Larousse intègre chaque année des mots venus de la rue. » Pour lui, il vaut mieux documenter ce bouillonnement linguistique que le condamner, afin de saisir l’identité vibrante des villes congolaises.
Dans un rapport publié par l’Institut national des arts, les chercheurs observent que l’oralité urbaine nourrit la scène culturelle, du stand-up aux web-séries. « Notre job est d’écouter la rue telle qu’elle parle, vraiment », sourit la scénariste Grâce Oba, complice du projet.
Vers un discours plus varié
Pour ceux qui souhaitent diminuer leur dose quotidienne, des ateliers d’éloquence fleurissent à Brazzaville. Animés par des slameurs, ils proposent des jeux sans « vraiment ». L’idée est d’explorer d’autres intensités : « sérieusement », « franchement », ou simplement un silence bien placé.
Les influenceurs éducatifs multiplient aussi les challenges. Sur TikTok, le hashtag #ZeroVraiment cumule déjà 250 000 vues. Chaque participant diffuse une vidéo de trente secondes sans employer l’adverbe. Les échecs, souvent hilarants, prouvent combien cette petite syllabe s’est incrustée dans nos cerveaux connectés.
Pendant ce temps, l’adverbe continue sa vie sans complexe. À la fois tic, code et étendard, il raconte la vitalité d’une société urbaine en mutation. Et il rappelle, vraiment, que les mots les plus simples peuvent faire dialoguer tout un pays.
